(...) Un peu plus loin, un jeune homme en costume cravate, cheveux laqués et regard perçant vend trois feuillets (imprimés) des precepts de la tarriqua à 2 Euros. J'en profite pour prendre quelques brochures (vous avez bien lu : des brochures !) sur la tarîqa .
Dans la salle de la zawiya, bien que l'orateur fasse l'apologie du soufisme en général et de la tarîqa kadiria en particulier, il ne manque pas d'assener l'habituel « le socialisme est mort parce qu'il abolissait la personne et le capitalisme est voué à l'échec car il abolit le TAKAFUL (entraide) ». Je constate de visu que nombre d'étrangers (bien que le mot perd un peu son sens dans ce capharnaüm) suivent attentivement le discours : deux quadra français à ma gauche, un espagnol à ma droite...Joli Melting pot ! Les femmes sont bien entendu à l'arrière de la salle et ont des voiles aux couleurs de l'arc en ciel.
Dehors on vend de tout : de la bouffe chez l'épicier du coin et chez la bonne douzaine de marchands ambulants qui se sont alignés en aval de la zawiya, des Tassabihs (chapelets) en myriades, les croyances locales font même état d' « endoctrinement par les chapelets »......la masse de chapelets expliquerai peut être alors la masse de disciples ?
Du business, que du business....
Près du (Très) Grand hangar nouvellement construit, j'ai trouvé (en vrac) un peintre entrain d'exposer dans un stand, de l'huile d'argan a 100DHs le litre (même prix que sur le net), des gandouras à profusion ainsi que beaucoup de livres soufi (très peu d'ibn Arabi). Le Mouloud devient ici un Moussem comme les autres....
Le lendemain, il pleuvait comme vache qui pisse et, étant donné qu'on est dans une ferme, on patauge dans la gadoue.....un temps de chien ! Partout, pas moyen de bouger sans avoir 3 kilos de boue sous les chaussures. Trempé (et pas trompé) mais décidé je me dirige vers le hangar. Le parking (qui doit bien faire dans les 1000m/200m) est plein à son comble. Il doit y avoir un minimum de 100 à 150 autocars venus de toutes les parties du royaume (et un nombre incalculable de voitures particulières). On peut lire : Laâyoune, Errachidia, Ouerzazat, Mohammedia, Tanger......Certains bivouaquent même entre deux autocars malgré le mauvais temps. On entend toutes sortes de dialectes et de langues : Rifain- soussi- dialectal (accent chamali, gharbi et cherki)-français anglais espagnol....et de l'arabe classique bien sur.
Le hangar est plein à craquer. Certains disciples (voltigeurs) ont déjà finies leurs transes et se sont affalés. D'autres y travaillent ou ne font que chauffer le tempo de la litanie « Allah.....Allah....Allah. » en continu. Parfois , bien sur, l'un d'entre eux "saute au plafond" ou "crie sa beauté intérieure". Les gens qui m'entourent sont des gens simples venus de partout, des enfants et beaucoup de jeunes.
Les « autres » ont élu place bien au chaud et au sec dans les habitations jouxtant la zawiya pour faire leurs « Hadra » (transe). Des "videurs" barbus sont postés à la porte : c'est sur invitation ou sur carte. Bref, c'est une veillée soufi très privée et « capitaliste » autour de la zawiya et plutôt « socialiste » dans le grand hangar où on a laissé les "bouzebbal" faire leurs transes...
Tout ce beau monde doit forcément manger. Les plus démunis, je les ai retrouvé pressés comme des citrons dans l'un des escaliers attenants aux cuisines de la zawiya, tels des chats attendant les poubelles d'un restaurant, une centaine de personnes dans cet espace contigu entrait par petits groupes dans une salle pour dîner. Que du couscous ici....
Ailleurs, dans les maisons, ce sont de " gros" plats qu'on sert : viande aux amandes, poulets...etc.
Un nombre impressionnant de gendarmes et de forces auxiliaires entourent la zawiya et le hangar. En outre l'allée de la zawiya est pleine de « M » rouges assez soignées. Le gouverneur de Berkane et fiston chéri du Cheikh et ses potes ne peuvent sous aucun prétexte rater le festin.
La
présence du cheikh est fantomatique. On l'annonce partout et pourtant il n'est nulle part ! Plus tard, il fera une brève apparition (très brève) ici et là. Seuls ses privilégiés auront droit « à leur part » du Cheikh et de ses Mystérieuses « barakates ».
2/De bizarres precepts :
Parmi les piliers de la tarîqa, deux en particulier vous interpellent outrageusement :
*1er : « La visite du Maître (cheikh) est un des piliers de la voie spirituelle »
*2eme : « L'amour et l'avarice ne peuvent jamais se retrouver dans un même c½ur »
En bref, le cheikh demandes à ses disciples de sortir leurs .....chèques . De venir (tous et sans exception) et de donner (« ja ou jab »).
Le don et la visite (ziyara) sont ce qui fait que à cette période les fonds (hibbates) pleuvent –et c'est peu dire- sur la zawiya.
Des hibbates de partout (du palais- de l'étranger- de sociétés- de particuliers- ...). Un de mes proches me confie qu'il a une invitée qui a été chargée de remettre de la part d'un certain BENJELLOUN de casa la modique somme de 1.000.000 Dhs et un titre foncier d'une villa a Casablanca comme Hîba. Il faut donner lorsqu'on aime. C'est le mot d'ordre. Peu ou prou, il faut donner à l a zawiya !!
3/ On dit..... :
Les anciens de la région vous le diront, les boutchiches à l'époque ne roulaient pas vraiment sur l'or. L'ancien Cheikh (papa de l'actuel gourou qui lui-même est papa du futur gourou) était même réputé pour son détachement des choses terrestres. Son grand père était un fervent résistant de l'oriental contre le colonialisme français.
Aujourd'hui, le cheikh, outre son avion privé et son coiffeur particulier (qu'il fait diligemment venir en avion pour lui ciseler la barbe même lorsqu'il se trouve en déplacement ailleurs : casa rabat..) possède un FIEF qui s'étend sur plusieurs centaines (voir millier ?) d'hectares à Naîma (30km à l ouest de oujda), Madagh et environs, Laayoune (orientale à 80km de oujda)...
Son fils est en outre, l'actuel gouverneur de Berkane (appui patent des autorités) et sa famille a une aura et une influence locale indéniable. Il vous suffit d'afficher un quelconque lien de parenté avec les kadiri boutchiches pour que tous vos désirs deviennent réalités, que ce soit à Berkane ou à Oujda.
On dit aussi que le Cheikh possède (quelque part dans l'immens"éitude" de ses terres) un gigantesque Entrepôt où sont stockées outre ses récoltes, ses hibbates classées par catégories : fruits secs, condiments, légumes, machines,....
Par ailleurs, du fait même de son concept, le système des hibbates rend la fortune réelle du cheikh impossible à matérialiser et à chiffrer. Outre les avantages fiscaux que cela présente, cela a aussi l'avantage de la discrétion, étant donné que le tout « appartient » à la zawiya.
En clair, même le magazine Forbes s'y casserait les dents, mais la fumée en dit long sur le feu. Tout cela tandis que la route qui mène à Madagh et à la zawiya reste cahoteuse et sinistrée, que le village reste assez modeste et que je patauge dans la gadoue au milieu d'illuminés en tout genre et de tout horizon.